Vendredi 16 novembre 2007
Il devait être un peu plus de vingt heures quand Hugo a appelé. Je venais de prendre une bonne douche chaude. L’affaire m’avait détendu et je dois bien avouer que la voix de mon vieux pote a
contribué à me remettre les idées à l’endroit. J’étais vraiment content de l’entendre, même s’il a commencé par m’engueuler : “Qu’est-ce que tu fous ? Ça fait une heure qu’on t’attend
!”
Que dire ? Il m’a fallu cinq bonnes minutes pour lui dresser un topo un tant soit peu crédible de mon après-midi. Et encore, j’ai sérieusement synthétisé. Lui a eu l’air plutôt agacé d’abord. Il ne comprenait pas pourquoi j’avais emmené l’argent. Puis il s’est adouci. J’étais tellement confus à l’autre bout du fil. Mon ami me connaissait par cœur. Il avait eu vite fait de prendre la mesure de mon inquiétude.
“T’en fais pas”, a-t-il lâché avec conviction.“On va rester en contact. Je te rappelle dans deux heures.” Il a fait silence une grosse poignée de secondes. “Tu es toujours là ?” ai-je demandé. “Ouais, ouais. Fais leur savoir qu’on s’est appelé, n’oublie pas que l’espace n’existe pas et pense à ramener un peu de coke si tu en as l’occase… Je te rappelle vers dix heures et demie !”
J’ai ressenti une décharge lorsqu’il a raccroché. Une vraie déchirure. Comme du temps où je prenais l’autocar dans le petit matin, pour rejoindre l’internat. Hugo et moi étions devenu amis sur la base de ces années-là, au lycée, il n’y avait pas si longtemps de fait. Depuis ces hivers encasernés, la fidélité de son amitié n’avait jamais fait défaut. Malgré la distance, je savais que je pouvais compter sur lui, comme lui savait pouvoir compter sur moi. Pas même une fille n’avait pu entamer ce lien fraternel qui nous unissait.
D’ailleurs, à propos de fille, je me suis mis à repenser à la petite croupière qui avait passé la nuit à Charenton. J’avais oublié son prénom mais je me suis très bien souvenu de son attitude quand, le midi même, nous avions évoqué Rachid. Elle avait semblé connaître ces gens et leurs mœurs singulières. Peut-être même avait-elle une idée de l’endroit où je me trouvais. Il faudrait que j’en parle à mon pote…
“Tu es prêt ?” a fait la voix d’Eva à travers la porte. J’étais à poil au milieu de la chambre, le téléphone encore à la main. J’ai considéré le smoking et la chemise blanche pendus sur le valet de nuit. Il y avait aussi une paire de soquettes noires et de superbes pompes de marque anglaise. “J’arrive”, j’ai répondu. “Dépêche-toi, a-t-elle insisté. Rachid et moi avons une ou deux choses à te dire…”
Indubitablement, mon nouveau look a eu l’air de lui plaire à la vieille. “Whaouuu… Joli garçon !” s’est-elle pâmée. L’uniforme m’allait parfaitement, il faut dire. Du sur-mesure. A croire qu’on connaissait jusqu’à mes mensurations dans cette drôle de baraque. Rachid était assis près d’elle, les jambes croisées sur le canapé rouge du salon de jeu. “Superbe !” a-t-il ajouté avec une petite mou mi cynique, mi admirative. J’ai fait semblant de prendre la pose en ouvrant timidement les bras. Rachid m’a fait signe de m’assoir avec autorité.
“– Bien. Tu as pu te reposer un peu, garçon ? a lancé le boss en regardant Eva.
– Il a bien mangé en tout cas”, a-t-elle répondu avec enthousiasme.
Elle avait eu le temps de se changer elle aussi. Elle arborait une magnifique robe de strass argentée qui lui tombait juste au-dessus du genou. Un truc très classe, un peu vintage, qui convenait parfaitement au bon gros chignon qu’elle s’était accroché derrière le crâne. Le maquillage et les bijoux avaient changé eux aussi. Manquait plus qu’une casquette d’amiral à l’ami Rachid, et j’aurais pu me croire dans un épisode de La croisière s’amuse… Cela m’a arraché un sourire qui n’a pas échappé à mes hôtes.
“– C’est bien, détends-toi, a fait Rachid. Ce soir, nous ne sommes là que pour le plaisir, le fun. Que dirais-tu si je t’offrais une place à un million d’euros sur un cash-game un peu particulier ?”
J’ai pris un petit moment pour me manifester. Je regardais mes mains agrippées à mes genous. J’essayais de rester lucide et faisais des efforts considérables pour garder un semblant de poker-face. “Qu’est-ce que vous entendez par particulier ?” ai-je osé sans lever les yeux.
“– C’est un strip-poker”, a fait Eva en lançant un coup de coude au patron, qui m’a renvoyé la balle d’un clin d’œil faussement complice.
“– Si tu écoutes cette sauterelle, tu vas te retrouver dans son lit en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire”, s’est-il esclaffé. La mamy m’a jeté un gentil sourire : “Et si tu l’écoutes, lui, c’est de ses couilles dans ton cul dont tu ne pourras plus te passer !” Le couple est parti d’un joyeux fou-rire. Je crois bien que j’en ai rougi pour eux. J’étais très mal à l’aise.
“Mais que vas-tu penser, mon petit ?” s’est repris Rachid. J’avais vraiment du mal à cacher mes sentiments et j’étais littéralement terrorisé par l’idée que cela puisse lui mettre la puce à l’oreille quant à mon véritable niveau de jeu.
"– Et donc, c’est quoi ce truc particulier ?
– Ce truc particulier, c’est une règle de la maison, qui fait que n’importe qui dans la salle peux s’engager sur un coup, même s’il n’est pas assis à la table. Le principe est enfantin. La règle n’intervient qu’en cas de tapis. Si l’un des joueurs envoie all-in, ne t’étonne pas de voir un spectateur doubler la mise. Elle peut même être triplée par un troisième et ainsi de suite… Tu verras, petit, cela donne un sacré piquant au jeu !
– Mais… ça risque de dépasser rapidement mes moyens !
– Nous ferons une petite exception pour toi si les choses s’emballent. Je te donnes ma place à la table ce soir et j’étais tout prêt d’engager cinq millions si tu n’avais pas été là. Nous pouvons partir sur ce genre de base. Mais tu vas vite comprendre comment cela se passe. On va dire en quelque sorte que tu es mon poulain pour la course de ce soir…
– Mais…
– Mais… arrête un peu de te faire du mouron ! Eva et moi te considéront comme un outsider sur cette partie. Amuse-toi. Fais-toi plaisir. Tu n’auras sans doute jamais plus l’occasion de jouer à ce genre de table, alors profites-en…”
La messe était dite. J’étais à peine moins mal à l’aise. Rachid s’était levé dans la foulée en sortant son mobile de sa poche, puis s’était engouffré dans le couloir. “Vous croyez qu’il me faut un nœud papillon ?” ai-je naïvement demandé à Eva en tirant mes manches de chemise sous ma veste.
“Ça va pas, non ?” Elle s’était levée à son tour et m’avait pris par le bras avec fermeté. “Tu vas voir, on va les bouffer avec notre petit air nœud-nœud.” Elle me tendait un joint, que j’ai fumé avec gourmandise jusque dans l’ascenceur.
Que dire ? Il m’a fallu cinq bonnes minutes pour lui dresser un topo un tant soit peu crédible de mon après-midi. Et encore, j’ai sérieusement synthétisé. Lui a eu l’air plutôt agacé d’abord. Il ne comprenait pas pourquoi j’avais emmené l’argent. Puis il s’est adouci. J’étais tellement confus à l’autre bout du fil. Mon ami me connaissait par cœur. Il avait eu vite fait de prendre la mesure de mon inquiétude.
“T’en fais pas”, a-t-il lâché avec conviction.“On va rester en contact. Je te rappelle dans deux heures.” Il a fait silence une grosse poignée de secondes. “Tu es toujours là ?” ai-je demandé. “Ouais, ouais. Fais leur savoir qu’on s’est appelé, n’oublie pas que l’espace n’existe pas et pense à ramener un peu de coke si tu en as l’occase… Je te rappelle vers dix heures et demie !”
J’ai ressenti une décharge lorsqu’il a raccroché. Une vraie déchirure. Comme du temps où je prenais l’autocar dans le petit matin, pour rejoindre l’internat. Hugo et moi étions devenu amis sur la base de ces années-là, au lycée, il n’y avait pas si longtemps de fait. Depuis ces hivers encasernés, la fidélité de son amitié n’avait jamais fait défaut. Malgré la distance, je savais que je pouvais compter sur lui, comme lui savait pouvoir compter sur moi. Pas même une fille n’avait pu entamer ce lien fraternel qui nous unissait.
D’ailleurs, à propos de fille, je me suis mis à repenser à la petite croupière qui avait passé la nuit à Charenton. J’avais oublié son prénom mais je me suis très bien souvenu de son attitude quand, le midi même, nous avions évoqué Rachid. Elle avait semblé connaître ces gens et leurs mœurs singulières. Peut-être même avait-elle une idée de l’endroit où je me trouvais. Il faudrait que j’en parle à mon pote…
“Tu es prêt ?” a fait la voix d’Eva à travers la porte. J’étais à poil au milieu de la chambre, le téléphone encore à la main. J’ai considéré le smoking et la chemise blanche pendus sur le valet de nuit. Il y avait aussi une paire de soquettes noires et de superbes pompes de marque anglaise. “J’arrive”, j’ai répondu. “Dépêche-toi, a-t-elle insisté. Rachid et moi avons une ou deux choses à te dire…”
Indubitablement, mon nouveau look a eu l’air de lui plaire à la vieille. “Whaouuu… Joli garçon !” s’est-elle pâmée. L’uniforme m’allait parfaitement, il faut dire. Du sur-mesure. A croire qu’on connaissait jusqu’à mes mensurations dans cette drôle de baraque. Rachid était assis près d’elle, les jambes croisées sur le canapé rouge du salon de jeu. “Superbe !” a-t-il ajouté avec une petite mou mi cynique, mi admirative. J’ai fait semblant de prendre la pose en ouvrant timidement les bras. Rachid m’a fait signe de m’assoir avec autorité.
“– Bien. Tu as pu te reposer un peu, garçon ? a lancé le boss en regardant Eva.
– Il a bien mangé en tout cas”, a-t-elle répondu avec enthousiasme.
Elle avait eu le temps de se changer elle aussi. Elle arborait une magnifique robe de strass argentée qui lui tombait juste au-dessus du genou. Un truc très classe, un peu vintage, qui convenait parfaitement au bon gros chignon qu’elle s’était accroché derrière le crâne. Le maquillage et les bijoux avaient changé eux aussi. Manquait plus qu’une casquette d’amiral à l’ami Rachid, et j’aurais pu me croire dans un épisode de La croisière s’amuse… Cela m’a arraché un sourire qui n’a pas échappé à mes hôtes.
“– C’est bien, détends-toi, a fait Rachid. Ce soir, nous ne sommes là que pour le plaisir, le fun. Que dirais-tu si je t’offrais une place à un million d’euros sur un cash-game un peu particulier ?”
J’ai pris un petit moment pour me manifester. Je regardais mes mains agrippées à mes genous. J’essayais de rester lucide et faisais des efforts considérables pour garder un semblant de poker-face. “Qu’est-ce que vous entendez par particulier ?” ai-je osé sans lever les yeux.
“– C’est un strip-poker”, a fait Eva en lançant un coup de coude au patron, qui m’a renvoyé la balle d’un clin d’œil faussement complice.
“– Si tu écoutes cette sauterelle, tu vas te retrouver dans son lit en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire”, s’est-il esclaffé. La mamy m’a jeté un gentil sourire : “Et si tu l’écoutes, lui, c’est de ses couilles dans ton cul dont tu ne pourras plus te passer !” Le couple est parti d’un joyeux fou-rire. Je crois bien que j’en ai rougi pour eux. J’étais très mal à l’aise.
“Mais que vas-tu penser, mon petit ?” s’est repris Rachid. J’avais vraiment du mal à cacher mes sentiments et j’étais littéralement terrorisé par l’idée que cela puisse lui mettre la puce à l’oreille quant à mon véritable niveau de jeu.
"– Et donc, c’est quoi ce truc particulier ?
– Ce truc particulier, c’est une règle de la maison, qui fait que n’importe qui dans la salle peux s’engager sur un coup, même s’il n’est pas assis à la table. Le principe est enfantin. La règle n’intervient qu’en cas de tapis. Si l’un des joueurs envoie all-in, ne t’étonne pas de voir un spectateur doubler la mise. Elle peut même être triplée par un troisième et ainsi de suite… Tu verras, petit, cela donne un sacré piquant au jeu !
– Mais… ça risque de dépasser rapidement mes moyens !
– Nous ferons une petite exception pour toi si les choses s’emballent. Je te donnes ma place à la table ce soir et j’étais tout prêt d’engager cinq millions si tu n’avais pas été là. Nous pouvons partir sur ce genre de base. Mais tu vas vite comprendre comment cela se passe. On va dire en quelque sorte que tu es mon poulain pour la course de ce soir…
– Mais…
– Mais… arrête un peu de te faire du mouron ! Eva et moi te considéront comme un outsider sur cette partie. Amuse-toi. Fais-toi plaisir. Tu n’auras sans doute jamais plus l’occasion de jouer à ce genre de table, alors profites-en…”
La messe était dite. J’étais à peine moins mal à l’aise. Rachid s’était levé dans la foulée en sortant son mobile de sa poche, puis s’était engouffré dans le couloir. “Vous croyez qu’il me faut un nœud papillon ?” ai-je naïvement demandé à Eva en tirant mes manches de chemise sous ma veste.
“Ça va pas, non ?” Elle s’était levée à son tour et m’avait pris par le bras avec fermeté. “Tu vas voir, on va les bouffer avec notre petit air nœud-nœud.” Elle me tendait un joint, que j’ai fumé avec gourmandise jusque dans l’ascenceur.
Angles aigus…