Espace-temps

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

Publicité

Punker

Vendredi 16 novembre 2007
Il devait être un peu plus de vingt heures quand Hugo a appelé. Je venais de prendre une bonne douche chaude. L’affaire m’avait détendu et je dois bien avouer que la voix de mon vieux pote a contribué à me remettre les idées à l’endroit. J’étais vraiment content de l’entendre, même s’il a commencé par m’engueuler : “Qu’est-ce que tu fous ? Ça fait une heure qu’on t’attend !”
Que dire ? Il m’a fallu cinq bonnes minutes pour lui dresser un topo un tant soit peu crédible de mon après-midi. Et encore, j’ai sérieusement synthétisé. Lui a eu l’air plutôt agacé d’abord. Il ne comprenait pas pourquoi j’avais emmené l’argent. Puis il s’est adouci. J’étais tellement confus à l’autre bout du fil. Mon ami me connaissait par cœur. Il avait eu vite fait de prendre la mesure de mon inquiétude.
“T’en fais pas”, a-t-il lâché avec conviction.“On va rester en contact. Je te rappelle dans deux heures.” Il a fait silence une grosse poignée de secondes. “Tu es toujours là ?” ai-je demandé. “Ouais, ouais. Fais leur savoir qu’on s’est appelé, n’oublie pas que l’espace n’existe pas et pense à ramener un peu de coke si tu en as l’occase… Je te rappelle vers dix heures et demie !”

J’ai ressenti une décharge lorsqu’il a raccroché. Une vraie déchirure. Comme du temps où je prenais l’autocar dans le petit matin, pour rejoindre l’internat. Hugo et moi étions devenu amis sur la base de ces années-là, au lycée, il n’y avait pas si longtemps de fait. Depuis ces hivers encasernés, la fidélité de son amitié n’avait jamais fait défaut. Malgré la distance, je savais que je pouvais compter sur lui, comme lui savait pouvoir compter sur moi. Pas même une fille n’avait pu entamer ce lien fraternel qui nous unissait.
D’ailleurs, à propos de fille, je me suis mis à repenser à la petite croupière qui avait passé la nuit à Charenton. J’avais oublié son prénom mais je me suis très bien souvenu de son attitude quand, le midi même, nous avions évoqué Rachid. Elle avait semblé connaître ces gens et leurs mœurs singulières. Peut-être même avait-elle une idée de l’endroit où je me trouvais. Il faudrait que j’en parle à mon pote…

“Tu es prêt ?” a fait la voix d’Eva à travers la porte. J’étais à poil au milieu de la chambre, le téléphone encore à la main. J’ai considéré le smoking et la chemise blanche pendus sur le valet de nuit. Il y avait aussi une paire de soquettes noires et de superbes pompes de marque anglaise. “J’arrive”, j’ai répondu. “Dépêche-toi, a-t-elle insisté. Rachid et moi avons une ou deux choses à te dire…”

Indubitablement, mon nouveau look a eu l’air de lui plaire à la vieille. “Whaouuu… Joli garçon !” s’est-elle pâmée. L’uniforme m’allait parfaitement, il faut dire. Du sur-mesure. A croire qu’on connaissait jusqu’à mes mensurations dans cette drôle de baraque. Rachid était assis près d’elle, les jambes croisées sur le canapé rouge du salon de jeu. “Superbe !” a-t-il ajouté avec une petite mou mi cynique, mi admirative. J’ai fait semblant de prendre la pose en ouvrant timidement les bras. Rachid m’a fait signe de m’assoir avec autorité.

“– Bien. Tu as pu te reposer un peu, garçon ? a lancé le boss en regardant Eva.

– Il a bien mangé en tout cas”, a-t-elle répondu avec enthousiasme.

Elle avait eu le temps de se changer elle aussi. Elle arborait une magnifique robe de strass argentée qui lui tombait juste au-dessus du genou. Un truc très classe, un peu vintage, qui convenait parfaitement au bon gros chignon qu’elle s’était accroché derrière le crâne. Le maquillage et les bijoux avaient changé eux aussi. Manquait plus qu’une casquette d’amiral à l’ami Rachid, et j’aurais pu me croire dans un épisode de La croisière s’amuse… Cela m’a arraché un sourire qui n’a pas échappé à mes hôtes.

“– C’est bien, détends-toi, a fait Rachid. Ce soir, nous ne sommes là que pour le plaisir, le fun. Que dirais-tu si je t’offrais une place à un million d’euros sur un cash-game un peu particulier ?”

J’ai pris un petit moment pour me manifester. Je regardais mes mains agrippées à mes genous. J’essayais de rester lucide et faisais des efforts considérables pour garder un semblant de poker-face. “Qu’est-ce que vous entendez par particulier ?” ai-je osé sans lever les yeux.

“– C’est un strip-poker”, a fait Eva en lançant un coup de coude au patron, qui m’a renvoyé la balle d’un clin d’œil faussement complice.

“– Si tu écoutes cette sauterelle, tu vas te retrouver dans son lit en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire”, s’est-il esclaffé. La mamy m’a jeté un gentil sourire : “Et si tu l’écoutes, lui, c’est de ses couilles dans ton cul dont tu ne pourras plus te passer !” Le couple est parti d’un joyeux fou-rire. Je crois bien que j’en ai rougi pour eux. J’étais très mal à l’aise.

“Mais que vas-tu penser, mon petit ?” s’est repris Rachid. J’avais vraiment du mal à cacher mes sentiments et j’étais littéralement terrorisé par l’idée que cela puisse lui mettre la puce à l’oreille quant à mon véritable niveau de jeu.

"– Et donc, c’est quoi ce truc particulier ?

– Ce truc particulier, c’est une règle de la maison, qui fait que n’importe qui dans la salle peux s’engager sur un coup, même s’il n’est pas assis à la table. Le principe est enfantin. La règle n’intervient qu’en cas de tapis. Si l’un des joueurs envoie all-in, ne t’étonne pas de voir un spectateur doubler la mise. Elle peut même être triplée par un troisième et ainsi de suite… Tu verras, petit, cela donne un sacré piquant au jeu !

– Mais… ça risque de dépasser rapidement mes moyens !

– Nous ferons une petite exception pour toi si les choses s’emballent. Je te donnes ma place à la table ce soir et j’étais tout prêt d’engager cinq millions si tu n’avais pas été là. Nous pouvons partir sur ce genre de base. Mais tu vas vite comprendre comment cela se passe. On va dire en quelque sorte que tu es mon poulain pour la course de ce soir…

– Mais…

– Mais… arrête un peu de te faire du mouron ! Eva et moi te considéront comme un outsider sur cette partie. Amuse-toi. Fais-toi plaisir. Tu n’auras sans doute jamais plus l’occasion de jouer à ce genre de table, alors profites-en…”

La messe était dite. J’étais à peine moins mal à l’aise. Rachid s’était levé dans la foulée en sortant son mobile de sa poche, puis s’était engouffré dans le couloir. “Vous croyez qu’il me faut un nœud papillon ?” ai-je naïvement demandé à Eva en tirant mes manches de chemise sous ma veste.

“Ça va pas, non ?”
Elle s’était levée à son tour et m’avait pris par le bras avec fermeté. “Tu vas voir, on va les bouffer avec notre petit air nœud-nœud.” Elle me tendait un joint, que j’ai fumé avec gourmandise jusque dans l’ascenceur.
Par Rohic
Voir les 2 commentaires - Ecrire un commentaire
Lundi 5 novembre 2007
C’était un truc énorme. Un immense navire rose scellé dans la falaise, qui dévalait la pente sur trois ou quatre niveaux et brillait de mille feux dans la nuit d’hiver. Où étions-nous ? Je n’en avait pas la moindre idée. Ou plutôt si, j’en avais une mince idée. Italie ? Croatie ? Nous étions de toute façon au bord de la méditerranée ou quelque chose du genre. J’avais tout juste eu le temps de voir le soleil se sauver derrière nous avant que notre oiseau n’entame sa descente vers l’obscurité.
Pour le reste –oserais-je dire comme d’habitude–, je n’ai pas vu grand chose. Deux limousines nous attendaient au pied du jet, au bout de ce qui m’a semblé être un aérodrôme de province paisiblement posé sur le littoral. Il y avait un vent glacial. J’étais monté avec Eva. Ou bien c’est elle qui est monté avec moi, allez savoir. J’ai bien essayé de repérer un panneau directionnel quelconque, mais on s’est immédiatement engagé dans une nuit épaisse, sur une petite corniche nerveuse et ténue, qui filait comme une anguille à flanc de colline. Il n’y avait pas de lune, la voie lactée étincelait et j’ai immédiatement repéré le rubis brillant vers lequel nous nous dirigions, qui s’éclipsait tous les deux ou trois méandres, puis réapparaissait sans vergogne, un peu plus éclatant qu’avant.

Le petit jeu m’amusa. Rapidement, je me suis mis à l’attendre. J’avais collé ma tempe à la vitre glacée de la voiture. J’avais un peu mal au cœur. J’aurais bien ouvert cette putain de fenêtre si j’en avais eu la possibilité. Cette drôle d’aventure commençait à me taper sur le système. Eva a délicatement posé sa vieille main sur mon genou. “Nous y serons dans moins d’une demi heure”, a-t-elle précisé avec une infinie douceur. Elle avait évidemment perçu mon désapointement. “N’est-ce pas un beau week-end que nous t’offrons là, mon garçon ? Ne t’en fais pas vas, tu seras rentré chez toi demain soir.”
Elle avait bien vu, à la manière dont je me recroquevillais sur moi-même, que j’étais complètement terrorisé. Sa main avait entamé un massage tout maternel sur mon genou crispé, mais elle semblait regarder la route. Je la surpris même à chercher ce fameux point brillant après lequel la voiture semblait courir, tendant le cou au détour d’une épingle, au-delà de la casquette du chauffeur.
Pour ainsi dire, nous n’avons pas parlé du périple. Ma main est arrivée dans la sienne sans que je m’en rende compte. J’avais cette méchante impression d’être monté dans un manège parfaitement incontrôlable, dont il m’était désormais impossible de descendre. Piégé comme un rat. Par devers moi, cette main tiède et féminine restait mon dernier lien tangible à la réalité. Une certaine réalité du moins. Tout le reste me dépassait depuis si longtemps. Des multiples rencontres d’opérette jusqu’à ma nouvelle façon de toucher au jeu… Tout était allé si vite. Tout cela aurait pu être organisé. Une farce peut-être ? Une farce de milliardaire alors ! Que n’avais-je pris dans la tronche en l’espace de 24 heures ? J’avais gagné quatre parties de poker d’affilée, chose déjà impossible en soi, virtuellement empoché six ou sept cents mille euros, bu du Champagne à gogo dans les endroits les plus improbables, vu plus de jolies plantes que dans tout le reste de ma vie… Qu’est-ce qui pouvait encore bien m’attendre au coin du tournant ?


Après une demi heure de route, le point lumineux s’était imperceptiblement transformé en un vaste et complexe vaisseau de lumière. On aurait pu penser à une petite galaxie d’abord au loin, flottant au milieu de nulle part dans l’obscurité hivernale. Puis, avec une infinie douceur, d’un virage l’autre, le navire avait lentement déployé ses ailes. De grandes ailes de lumière qui embrasèrent bientôt la mer et s’irrisèrent de mauve à notre approche.
J’étais subjugué, tel un zombie, un lapin collé dans les phares. Rachid nous précédait et notre petit cortège semblait attendu. Un lourd portail blindé s’est refermé derrière nous et nous avons traversé un incroyable parc méridionnal, à pic sur la falaise, éclairé comme une ville et surveillé comme une forteresse.
“Tu ne t’occupes de rien, tu me suis”, m’a fait Eva avant qu’on ne sorte. Nous avons laissé nos voitures et nos chauffeurs au pied d’une entrée somptueuse, gardée par quatre colosses en smoking, qui se sont précipités pour saluer Rachid et son pote Maurice à leur descente. Eva était restée assise. Sa main tenait mon poignet avec autorité. Elle ne s’est levée et m’a tiré de là que lorsque qu’ils eurent disparu et leur bagnole avec.

Nous sommes descendus directement à nos chambres. Je dis descendre car nous étions arrivés par le haut de la villa. Les chambres étaient donc en bas, niveau -3 dans l’ascenceur. En fait de chambres, il s’agissait de véritables suites de palace, avec un vaste salon de jeu et une sorte de petit hamam baroque couvert de mosaïques bigarrées en guise de salle de bain. “La salle de jeu est pour nous deux”, a fait Eva en ouvrant les bras. Se retournant vers moi, elle avait négligemment envoyé son sac et son manteau sur un joli canapé de cuir rouge. La pièce était immense, au moins quarante mètres carrés de tommette délavée avec de longs murs blancs couverts de toiles magnifiques, présentant des scènes de jeux énergiques et chatoyantes, qui contrastaient avec le confort rustique des lieux. Le regard d’Eva en a fait le tour avec application, presque de l’amour, puis elle m’a montré une petit porte brune en ogive, à l’autre bout. “Et là-bas, c’est ma chambre !”
Une petite cheminée blanche, toute en courbes, y flambait gentiment. Le foyer se reflétait dans une grande baie vitrée que je ne pus m’empêcher d’aller ouvrir. Le vent était vif et glacé, assourdissant et abrupte comme la falaise. Il m’a piqué le nez et je n’ai pas osé m’engager davantage sur le large balcon de bois tendu à une vingtaine de mètres au-dessus de la mer. “Tu as faim ?”, a fait Eva derrière moi. J’ai refermé la porte vitrée. “Pourquoi pas ?”

Sur le feutre de la grande table de jeu, une bouteille de Champagne flottait avec paresse dans un sot d’argent rempli de glace, encadré de deux superbes plateaux farcis de mignardises orientales fort appétissantes. Je ne me suis pas fait prier pour y tremper le bec. Manger avait quelque chose de rassurant dans cet univers parfaitement exotique. Je me suis donc empiffré fiévreusement tandis qu’Eva picorait en m’observant, avec ce que je pris pour de la tendresse. “Il faut manger quand on est jeune et beau comme toi”, m’a-t-elle fait. “Tu iras te prendre une bonne douche après, et tu passeras les vêtements qu’on a préparé dans ta chambre.” J’ai dû faire oui de la tête car j’avais la bouche pleine. Elle servait le Champagne. J’avais  des milliers de questions à poser. “Bah vas-y, demande !” a-t-elle invité d’un sourire. Puis elle s’est mise en position d’écoute. Cela ne m’a qu’à moitié étonné qu’elle me devine de cette manière. J’ai avalé ce que j’avais dans la bouche.

“- Je ne sais pas moi… Où est-ce qu’on est là ?

- Nous sommes les invités de Rachid ici, dans une de ses propriétés dirons-nous. C’est sans aucun doute ma préférée. J’y ai passé tant de bons moments depuis tant d’années. C’est beau, tu ne trouves pas ?En été, c’est un paradis !

- Où est passé le gars qui était avec eux dans l’avion ?

- Quel gars ?

- Ben le gars ! Celui qui s’est fait allumé par, eux… Maurice !?”


Son sourire s’est élargi puis figé au ralenti sur un silence qui m’a paru bien encombrant. J’ai froncé un sourcil. Nous savions tous deux, sur un plan purement diplomatique, qu’il valait mieux passer à autre chose.

“- C’est quoi le programme, ce soir ?

- Poker, tu dois t’en douter ?

- Vous croyez vraiment que je suis un joueur exceptionnel ?

- Rachid le croit.

- Et si la chance tournait ?

- Tu estimes avoir eu de la chance ?

- Un peu, je crois…”


Une grimace de circonspection avait remplacé le sourire sur son visage. Il m’a semblé qu’elle penchait imperceptiblement la tête sur le côté, comme pour replacer son lifting. Elle m’a saisi le menton entre le pouce et l’index. “Croire. C’est un truc pour les faibles, ça ? On sait ou on ne sait pas , mon petit !” Je n’ai pas répondu. J’avais encore la bouche pleine. Ce petit-là m’avait glacé le sang. Une bonne douche était effectivement de circonstance.
Par Rohic
Voir les 2 commentaires - Ecrire un commentaire
Mercredi 17 octobre 2007
Je ne sais pas vers où on est allé, mais on n’a pas dû voler plus de deux heures. Dommage ! Je commençais à me sentir un petit peu mieux dans ce superbe coucou de luxe. Rachid a été très aimable pendant tout le voyage, même s’il n’a eu de cesse de me balancer du “petit” à tout bout de champ. Nous avons joué au poker durant une bonne heure. C’était assez kiffant de se taper le carton à cinq ou six milles mètres d’altitude, dans un oiseau tout spécialement affrêté pour la circonstance et bourré de caisses de Champagne.
Quoiqu’il en soit, je n’étais pas très l’aise au moment d’entamer la partie. Aurai-je droit à la même dose de baraka que la veille ? J’en doutais ferme et je n’avais pas la moindre tune sur moi, hormis sept ou huits pauvres billets arrachés en catimini à ma malette, quelques heures plus tôt dans la cuisine de mon pote. “Quel est le problème ?” a fait Rachid quand il a vu que je lorgnais mes chips avec circonspection. “Ce soir, mon petit, je suis ton sponcor ! C’est quand même la moindre des choses…”
Une des hôtesses a distribué les stakes puis s’est installée à la place du dealer, déballant un paquet de cartes neuves d’un grand coup sec, un peu comme on dégoupillerait une grenade. Sa copine était en train de se faire gentiment démontée par le jeune blakos derrière le bar. Ça n’était pas très discret mais personne n’a semblé y faire attention, si ce n’est peut-être le gros quand même, qui paraissait un brin irrité par l’affaire.

On a fait une partie étrange, nerveuse, où les blinds et les antes était doublées à chaque tour de table. Nous avions 30.000 chacun et le jeu m’a paru hyper agressif. Dès le troisième ou quatrième coup, le gros black s’est fait sortir en balançant son tapis sur une paire de 7, qui n’a jamais pu revenir sur la paire de dames trouvée au flop par la rombière. J’ai trouvé ça gonflé, mais j’ai remarqué qu’il n’avait pas tiqué. Se serait-il sciemment fait sortir ? Il ne s’est pas attardé à la table en tout cas. Il est directement allé au bar tirer son fils par le colback. L’autre ne s’est pas laissé faire. Avec le bruit de l’avion, je n’ai pas bien entendu ce qu’ils se disaient. Ils avaient l’air de se chamailler dur. J’ai bien cru qu’ils allaient se taper sur la gueule à un moment.
Quand je me suis retourné vers elle, Eva m’a fait un de ses plus beaux sourires liftés. “Ne t’inquète pas mon garçon. Quand il lui aura mis sa rouste à la Pompadour, il ne saura plus comment se faire pardonner, notre ami Maurice. N’est-ce pas ?” Rachid a acquiéscé d’une petite mou cynique en tirant sur son gros cigare. Il était vouté sur la table, doigts croisés sur ses cartes. “Ce pédé m’énerve avec ses faribolles. Qui va encore devoir faire le ménage ?… Bon, on joue ?”

A ce rythme évidemment, la partie n’a pas duré plus d’une heure. J’ai joué quatre coups en tout et pour tout. Et je me suis retrouvé avec cent vingt mille euros de plus dans les fouilles ! Le gros black avait effectivement trouvé le temps de pêter la gueule au jeune type, qui l’a faite pendant tout le reste du voyage, la gueule !  Il avait la lèvre ouverte et son nez avait doublé de volume, faut dire. Il s’est assis et on l’a plus entendu.
Le gros lui, s’envoyait sa troisième bouteille de champagne en plaisantant avec la serveuse, comme si de rien n’était. Rachid lui a jeté un regard pas trop compasionnel en se levant de la table. Eva me dévisageait : “C’est vrai que tu as un bon petit coup de patte, mon garçon. Qui t’a donc appris à jouer de cette manière ?” J’ai poussé un long soupir. J’étais à la fois très satisfait de moi et un peu agacé par ce qui m’arrivait. “C’est un clochard, madame. C’est un drôle de clochard dans la rue qui m’a appris à jouer comme ça !” Je crois bien que c’était les premiers mots que je prononçais dans ce foutu zinc, alors qu’on volait depuis déjà plus d’une heure. Je me suis étiré. J’avais une petite envie de pisser. Le sourire de la mamie s’est imperceptiblement élargi. Elle m’a fait un drôle de clin d’œil puis a levé les yeux au ciel. “Ah, ces petits jeunes !”
Je lui aurais bien répondu un truc rigolo, mais rien n’est sorti. Rachid était reparti s’isoler vers la cabine de pilotage. Le gros noir était venu s’assoir près de sa petite gueule cassée et avait posé sa grosse main sur le genou du pauvre gars, comme ça, très tendrement.“Tu veux fumer un joint ?” m’a fait la vieille peau. J’ai pas refusé. Elle a sorti son affaire d’une magnifique boîte à cigarettes plaquée or et incrustrée de pierres précieuses. Un beau joint ma foi ! Sur lequel elle a tiré une longue, très longue taffe avant de me le tendre. “Tu peux le finir, si tu veux. Fais attention quand même, ça défonce avec l’altitude…”

Etrange bonne femme, en vérité. Comme Rachid la veille, elle donnait l’impression sincère de vouloir me percer à jour. Je devais avoir l’air un peu ballot comme ça, avec mon envie de pisser et mon joint à la main. Elle observait sans juger, me détaillait en silence, cherchait d’infimes passages vers mon intimité.
“Tu sais que tu as l’air d’un véritable hashshashin, comme ça ?”, a-t-elle fait. J’ai dû paraître encore un poil plus ballot. “Ben quoi ? Tu n’as jamais entendu parlé de la secte des assassins ? Hashish… assassin… c’est la même racine, tu ne savais pas ?! Tu ne connais pas la chanson de David Bowie ?” J’étais sidéré. Elle est partie d’un grand rire bruyant et un peu forcé à mon goût. Ça a eu le don de réveiller le blackos qui s’était assoupi sur l’épaule de son mignon. Il s’est passé la main sur le visage, a sorti son mobile de sa poche pour l’y remettre dans la foulée, puis s’est rendormi. Rachid ne lâchait pas le sien, de téléphone. Eva a de nouveau levé les yeux au ciel quand j’ai bougé pour aller pisser. “Ah, ces petits jeunes !” a-t-elle soufflé au passage de mon jeune cul sous son pif retoqué…
Par Rohic
Voir les 3 commentaires - Ecrire un commentaire
Dimanche 14 octobre 2007
Il était un peu plus de 16 heures quand on a abordé le complexe Charles de Gaulle. La lourde limousine s’est engagée sur l’aéroport par une entrée subsidiaire, banalisée mais sacrément sécurisée. On a cependant passé les trois barrages sans même avoir à ouvrir la vitre conducteur, pour se retrouver au pied d’un jet prêt à décoller. Il faisait froid et sec, lumineux. L’avion rutilait comme un sous neuf sous le soleil. Deux autres voitures nous attendaient là, dont sont sortis un gros black accompagné d’un jeune gars que j’ai pris pour son fils d’une part, une superbe blonde chic d’une bonne cinquantaine d’années, refaite à neuf et brushée comme une cheerleader, de l’autre. L’avion faisait un boucan d’enfer, le vent était glacial et la réverbération nous piquait les yeux. Après un rapide échange de poignées de main, on s’est engouffrés en vitesse dans l’appareil, où l’atmosphère parut bien plus cossue à tout le monde.

Il y avait là deux ravissantes hôtesses en uniforme magenta, qui faisaient très professionnelles et nous ont accueillis comme des VIP. Rachid ne les a pas même regardées. Il s’est évanoui vers le nez de l’avion en prétextant des coups de fil à passer. Evidemment, j’étais sur le cul et il commençait même à me faire un peu mal depuis tout ce temps. La cabine centrale, par laquelle nous étions entrés, n’était ni plus ni moins qu’une splendide petite salle de poker, au milieu de laquelle trônait une magnifique table ovale. “C’est de l’acajou”, m’a fait la jeune vieille, qui avait lu d’emblée mon intérêt pour la chose. “Dans la pièce, tout est en acajou de toute façon.”
Ça sentait rudement bon là-dedans, en tout cas. Et c’était encore plus beau que ça ! Une ambiance très british au demeurant, style club de gentlemen, avec de superbes appliques de cuivre sur lambris et une moquette à petits losanges dans les nuances vert bouteille. Ça m’a un peu rappelé l’Aviation Club de France. En moins grand évidemment, mais en plus riche aussi. Et pas simplement pour le détail aéronautique…
En bonne fille de l’air si j’ose dire, la mamie a pris sur elle de faire les présentations. “Vous êtes Rodman, je suppose ? Mais c’est que je pourrais être votre maman, vous savez ? Vous m’appelerez Eva ou Madame Eva si vous voulez. Il n’y a aucune raison que nous ne nous entendions pas, n’est-ce pas ?” J’étais géné, raide comme un piquet. Elle souriait ou c’était le lifting ?! Je n’ai pas bien décodé. Elle avait une toute petite pointe d’accent, une manière très personnelle de mettre du d dans ses t et du b dans ses v, qui m’a fait penser que je passerai par Madame si j’avais à dire à Eva. Le gros noir, lui, ne faisait pas attention à nous. Il s’est directement rué vers un grand bar où une des deux hôtesses lui a versé une coupe de Champagne, qu’il a bu d’un trait. La petite nana ne s’est pas démontée et lui en a remis illico une autre par-dessus. Pendant ce temps, le gars que j’avais pris pour son fils entreprenait vigoureusement la seconde hôtesse. J’ai vu de suite qu’il était bourré. La fille l’a vu aussi, mais ça ne l’a pas rendue plus farouche que ça.

Quand Rachid est revenu parmi nous, nous avions décollé depuis un bon quart d’heure déjà. Le fils du black s’était installé derrière le bar où il se frottait odieusement à la petite hôtesse en lui glissant des trucs à l’oreille pendant qu’elle faisait semblant de ranger des coupes de Champagne. Ça la faisait rire, la conne. La vieille, le black et moi nous étions installés sans façon à la table de poker. Farid s’est posé à ma gauche, face aux deux autres.
“Comme vous le savez, le petit et moi, nous avons un rendez-vous important demain. Je compte sur vous pour me le dorloter, notamment sur toi, Eva.” Puis, à l’adresse spécifique du gros black : “Je veux que tout le monde sache que nous arrivons au moment où nous poserons le pied à la villa. Pas avant, pas après. T’as bien entendu ?” Le gros n’a pas bronché. Il n’avait pas l’air bien bavard et jetait des coups d’œil furtifs vers le bar. Eva me couvait du regard, la tête un peu penchée, les coudes sur la table, les doigts croisées sous le menton. Rachid avait posé sa grande main sur la mienne, plus paternel que jamais. De l’autre main, il a fait un petit signe à destination du personnel.

“Bon, si on faisait une bonne petite partie de poker afin de détendre l’atmosphère ?”
Par Rohic
Voir les 3 commentaires - Ecrire un commentaire
Vendredi 12 octobre 2007
J’ai reçu cet étrange coup de fil à peine une minute après leur départ. Hugo devait encore être dans l’escalier, à peloter sa croupière. Ça a fait un truc du genre : “Salut p’tit gars. C’est ton ami Rachid. Je dois te voir, là. On a un truc à régler tous les deux”. Un truc à régler ? Mon sang n’a fait qu’un tour. Il aurait encore bien pu en faire deux ou trois… Le type a enchaîné à toute berzingue à l’autre bout du fil. “Ma bagnole doit être au bas de chez toi. Tu descends, tu y montes. A tout d’suite…” Je me suis laissé tomber comme une merde dans le sofa non moins merdeux de mon pote. Je reconnaissais à peine mon mobile que je fixais pourtant éperduement. Qu’est-ce qu’il venait de me dire, ce con ? Un truc à régler ?! Qu’est-ce que j’avais encore bien pu aller faire pour me mettre dans un pétrin pareil ?
Je me suis précipité à la fenêtre. En bas, un colosse à casquette assis sur le capot d’une superbe Mercedes noire, devant laquelle mon pote était en train de passer en chahutant sa petite nana. Le mec de la bagnole les a matés sans sourciller. Même vu du troisième, il était volumineux, impressionnant. Quant à moi, j’étais vert. Ce n’était tout de même pas mon chauffeur d’hier ? J’en avais le souffle coupé. Ça galopait à toute vitesse dans ce qu’il me restait de conscience valide. Je me sentais rudement coupable mais je ne savais absolument pas de quoi. Bordel, qu’est-ce que ça peut-être ce truc à régler ? Je me suis rassis dans le canapé. J’y vais, j’y vais pas ? J’ai repensé à ma petite croupière. A sa main serrée sur mon bras. J’étais en nage. Je flippais terriblement. Il fallait pourtant que je m’en avise. Que pouvait-il bien me vouloir ? Je n’allais quand même laisser monter le colosse en casquette…

Evidemment, comme d’habitude je dirais, j’ai fait n’importe quoi. En trois minutes, j’avais remis les billets dans leur étui. Je m’en suis collé quelques uns dans les poches, ceux qui débordaient en fait. J’ai pensé à la coke aussi, que je n’avais plus. Ça m’a fait encore plus flipper. Je suis descendu comme un zombie. Le gars ne m’a abolument pas regardé. Il a fait le tour de la bagnole d’afin d’attrapper la portière arrière droite, l’a ouverte et s’est planté comme ça derrière ses lunettes de soleil et sa casquette. J’ai pas bien vu s’il souriait ou non. A dire vrai, j’ai fait comme lui, j’ai pas regardé. Je me suis engouffré par cette putain de portière qui s’est refermée avec fracas sur mes fesses. J’étais pas affolé, j’étais littéralement pétrifié.
Pour preuve, je n’ai pas bougé le moindre poil de fesse de tout le voyage. Ma petite malette vissée à mon petit cœur, je nous ai vu quitter Paris, c’est tout… Je pensais à ces films où on bande les yeux des passagers pour pas qu’ils sachent où on les emmène. J’ai bientôt été incapable de me souvenir de quoi que ce soit du paysage que nous traversions, et encore moins du temps qu’on y avait mis. J’aurais pas fait un bon flic c’est sûr, mais j’ai quand même reconnu le château au premier coup d’œil. Il paraissait plus grand, plus élancé en plein après-midi. Le parc déjà, avec sa grille monumentale et son allée à n’en plus finir, bordée de conifères gigantesques. La bagnole y glissait d’une manière très spécifique, très solennelle, qui m’a enfoncé encore davantage le cul dans ma banquette.

Il y avait moins de voitures que la nuit dernière mais j’ai dû en compter une petite dizaine, par simple manie. Lorsque j’ai voulu sortir, je me suis aperçu que la portière était bloquée de l’intérieur. J’étais totalement paniqué quand le chauffeur m’a ouvert et j’ai bien failli me vautrer en m’extirpant comme un ouf de la limousine. Des rires ont explosé du haut du grand escalier de pierre. J’avais grand honte, pour ma part. Il y avait là deux superbes filles en mini-jupes et en bonnets, assises en tailleur sur le bord du perron, qui semblaient fumer un joint et me toisaient avec arrogance. Je les avais même pas vues, ces deux-là. Je suis passé devant elles la queue entre les jambes, ma mallette collée à la poitrine. Elles ont fait des remarques ironiques sur mon cul et ricané de plus belle, mais je n’ai pas relevé. Je ne me suis même pas retourné. J’avais d’autres soucis en tête et, dans la mire, comme une apparition, mon Rachid, mobile skotché à l’oreille, qui arrivait à grand pas à ma rencontre. “Qu’est-ce que tu fous avec ça petit ?” Il semblait désigner ma malette en braillant à travers le grand hall Renaissance. Mais c’est mon épaule qu’il saisit d’une poigne de fer, en agitant son téléphone comme un furieux de son autre main. La scène dut bien durer comme ça une petite minute.
Son bras me pesait. J’avais l’impression de m’enfoncer dans le sol. Il était sacrément costaud le bougre, et je crois que ça l’amusait de se la jouer de cette façon. Un moment, il a vomi un truc en arabe à son appareil et l’a jeté dans la poche de son costume. Enfin, il m’a regardé avec un méchant sourire…  “On m’a dit d’acheter une oreillette mais je m’en bats les couilles de leurs tumeurs à la con. Dis-donc toi, tu as bien dormi ? Tu te sens bien aujourd’hui ? T’as pas trop rêvé de poker, j’espère ?” C’est tout juste s’il ne m’a pas tiré l’oreille. J’avais l’impression de mesurer un mètre vingt à tout casser. Il m’a pris spartiatement par le bras et m’a tiré jusqu’à un superbe bureau à décorations du XVIIe ou XVIIIe. Pour ainsi dire, je me serais cru dans le XVIe. Ou au musée. Rachid a pris ma malette et l’a enfournée dans un coffre à la vitesse de la lumière. Je me suis senti tout dépouillé d’un coup, tout nu. Mon mètre vingt était déjà bien loin. Il s’est assis à son bureau, a griffonné un truc sur un post-it et me l’a tendu. “Approche-toi petit, n’aies pas peur. Assieds-toi et prends ça. C’est la combinaison du coffre. Tu vois, je te fais confiance !”

Je me suis exécuté studieusement. Il se grattait le menton en me dévisageant. Je crois bien que j’avais de vrais moustaches de sueur. J’ai senti de petits éclairs interrogatifs dans son vilain sourire. Peut-être se demandait-il ce que je faisais là, lui aussi ? Peut-être doutait-il du choix qu’il avait à faire ? Il n’a pas dû se poser la question bien longtemps car il a directement embrayé :  “Veux-tu un cigare ? Une clope ? Une Vodka ?… Tu vas pas me dire qu’il te reste plus d’coke quand même ?” Il a fait mine de chercher mon regard qui galopait entre les lambris dorés, sans toutefois me laisser le temps de répondre.
“Bon, j’ai un service à te demander. Tu sais ce que c’est que le heads-up ?” J’ai fait oui de la tête, sans trop savoir à quelle question je répondais. Je commençais néanmoins à me faire ma petite idée sur le pourquoi du comment, par devers moi, à l’insue de mon plein gré comme dirait l’autre.

“– Vous voulez que je joue encore aux cartes ?

– Bah ouais, qu’est-ce que tu foutrais là sinon ?

– Mais c’est que j’ai pas envie moi. J’ai… J’avais pas prévu ça du tout !

– Bah ouais, mais c’est comme ça. J’te rappelle tout de même que tu t’es fait un demi-million sur notre dos hier soir. Tu me l’dois, ce service. C’est pas autrement.”


Par Rohic
Voir les 2 commentaires - Ecrire un commentaire
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus